Loin de Gunvardhal

Loin de Gunvardhal

Un grand poète queledrain, Dorbir Dele, voit le Toerisme prendre de l’ampleur et avec elle les droits, la liberté d’expression et donc l’art diminuer. Alors il décide de vendre tous ses biens pour remplir sa bourse et quitter la mine, explorer le monde, et retranscrire méticuleusement ce qu’il vivra pour ensuite ramener son ouvrage à la mine pour que les queledrains isolationnistes se rappellent à quel point le monde est beau. Il finit son voyage mi-Fridus an 139 après avoir appris la nouvelle que Queledryn était en guerre. Son œuvre n’a d’abord pas été acceptée par les sages de la grande bibliothèque, mais après avoir retiré les diffamations envers le roi et le Toerisme, et avec le soutien de beaucoup de queledrains, Loin de Gunvardhal a été autorisé à la lecture.

En voici le contenu :



Départ an Mortem 138 de Queledryn

Bhrone, haut-lieu du monde. La première chose que Bhrone présente est son imposante et agressive muraille. Je crois qu’aucun roi au monde voudrait s’attaquer à une telle ceinture de pierre. Mais une fois la porte passée on découvre une ville de bois, grouillante de vie. On y croise tout, et tout le monde. Les marchands avec leurs chariots aux mille senteurs, les groupes de soldats qui déambulent en haut des murs, là une diseuse de bonnes aventures, ici un écuyer qui me regarde d’une drôle de façon, en pleine place les musiciens jouent des musiques inaudibles, ils sont, semblerait-il, originaires d’un empire du nord. Et au milieu de toute cette vie, des enfants qui courent, qui rient des faces difformes des chameaux du désert. Et sautant de spectacle en spectacle, ne sachant plus où donner tête je tombais devant une fosse où de fiers guerriers se battaient à mort, j’appris plus tard qu’ils étaient esclaves. Bhrone est une ville infatigable. Les maisons sont en bois de la région, le climat est doux. Je marchais donc là au milieu de ce brouhaha, à la recherche d’une couche pour mes quelques nuits prévues ici, au cœur du monde connu. Je trouvais résidence le soir venu, dans une petite auberge au pied des portes nord de la ville. Fait surprenant sur Bhrone, dès la nuit tombée la ville s’apaise drastiquement : les chemins n’étant plus empruntés, il n’y avait que peu de passage en ville. Je payais mes vingt-trois jours de résidence grâce aux spectacles que je donnais la journée, et il me restait même assez de pièces pour faire quelques économies. Les bhronéens sont des gens pressés, impatients, et assez sanguins, j’ai même vu deux fermiers se battre car l’un avait fait tomber le tonneau de pommes de l’autre. Je reprenais donc la route fin Mortem vers une ville dont j’avais entendue parler : Shak’Tan.

Arrivée fin Mortem à Shak’Tan

Shak’Tan est une ville magnifique, blanche et bleue comme le saphir. Cette cité toute en hauteur est peuplée de gens discrets, ils parlent une langue compliquée, aussi incompréhensible que leur culture. Ils sont recouverts de toiles multicolores et leurs tenues ne se différencient pas selon le sexe. Ils ont des chameaux, des espèces de chevaux plus grands, avec des orteils, et une colonne aussi tordue que les sommets de Gunvardhal. Mais ce qui est le plus surprenant dans cette ville c’est leur temple de la nature : un édifice immense, en terrasse, où les arbres et les plantes sont maîtres. Un bâtiment brillant d’ingénierie hydraulique, avec de nombreuses cascades contrôlées. Mais je ne sais pour quelle raison, l’accès à ce bâtiment m’a été interdit. Leur marché était rempli d’odeurs nouvelles, de nourritures peu connues. Les chants de Shak’Tan sont envoutants, calmes, comme le bruit berceur des coups de pioches qui remonte vers les salles, je croyais avoir changé de continent. Je ne pouvais pas rester plus en Shak’Tan car je ne comprenais rien à rien, je ne pouvais parler à personne, je dormais trois jours dans un chant au bord de la rivière, puis je repartais vers une ville prometteuse : Accalmie.

Arrivée mi-Fridus à Accalmie

Enfin je retrouvais une culture que je comprenais, et avec elle une langue que je parlais. J’avais fait le trajet avec un aubergiste jusqu’à la ville. Accalmie est une ville construite autour d’une immense église, qui domine toutes les bâtisses à des mètres à la ronde. Ce lieu ou de faux dieux sont priés est aussi riche que la Salle du trésor, partout trônent des statuettes d’or, des tableaux, des objets précieux étranges. Sur la place principale de la ville, j’apprenais des légendes incroyables sur des êtres intelligents, inhumains qui vivaient en nids; cachés comme des bêtes, sous terre comme nous. Ces terrifiants comptes résonnèrent en moi et je décidais de ne pas risquer ma vie en allant jusqu’à Käßen. Je restais donc plus longtemps que prévu dans la ville, l’aubergiste avec qui j’avais fait le trajet me proposait une chambre contre mes chants queledrains pour attirer les curieux, et ma foi, cela attira beaucoup de monde dans son établissement. Après dix-sept jours de résidence, je prenais un tout petit bateau avec un pêcheur jusqu’à ma prochaine étape : Fiord

Arrivée début Demeter à Fiord

La traversée de la mer dura quatre jours, ce fut un voyage compliqué et lent, notre bateau ne permettait pas de passer en haut fond et donc nous prîmes le chemin des marais. Nous arrivâmes à Fiord au petit matin, pile au moment où tous les pêcheurs de la ville partaient travailler. Et malgré l’heure matinale de mon arrivée, la ville était déjà active. Fiord est un village situé sur une colline entourée d’immenses marécages. On y croise peu d’étrangers, et de toute façon il faudrait être vraiment aliéné pour décider de s’aventurer si loin dans le monde. Comme nous, leur village s’oriente autour d’une mine riche de minerais, je ne conçois pas le fait qu’ils n’aient pas choisi de vivre sous terre, plus à l’abri, sûrement à cause des sols poreux des marais. Je n’ai pas pu visiter les mines longtemps, mais ce sont des kilomètres de galeries, tout un système de poutres et de ponts qui permettent l’extraction des ressources. Ils n’utilisent pas de chevaux comme à Queledryn mais eux-mêmes ramènent les bocks. Ma musique fut étonnamment très aimée des fiordains. Je résidais chez l’habitant, une vieille qui m’avait fait la discussion après ma représentation et qui m’avait proposé un lit, moyennant finance. Mais la pièce maîtresse de Fiord n’était pas sa mine, ni ses pêcheurs, c’était autre chose. Au large du petit village vivait un monstre de bois. Il flottait on ne sait comment, et pouvait accueillir plusieurs fois les habitants de Fiord. D’une richesse infinie, il se défendait par près d’une centaine de canons et tous ses mats ressemblaient à d’immenses griffes tendues vers le ciel. Une vraie forteresse insubmersible si immense qu’elle pourrait supporter le Mont Gunvardhal sur son pont supérieur. Je ne pus monter dans « La Reine Rouge » c’est son nom. Etonnant qu’un si petit village ait pu bâtir un colosse pareil. Je restais quelques semaines à Fiord juste le temps de me payer une place dans une des rares escortes qui rejoignaient Bhrone. Je quittais le village fin Demeter, en y laissant de bons souvenirs, malgré le caractère moqueur des habitants. En chemin vers Bhrone j’apprenais l’existence d’une ville fortifiée : Crescentia. Elle devint ma prochaine étape et je quittais le convoi à Shak’Tan pour rejoindre la ville seul.

Arrivée Crescentia début Caldus an 139

Je ne me trompe pas en disant cela mais Crescentia était la ville la plus belle qui m’avait été donné de voir à ce moment de mon voyage. La culture avec Bhrone est très ressemblante, en fait Crescentia parait être Bhrone, en plus petit, moins sale et plus calme. D’épaisses murailles protègent l’est de la ville, à l’ouest c’est la mer qui joue ce rôle. La ville est une succession de maisons de bois et de pierre, des bâtisses très détaillées et riches embellissent les rues. Ce sont de hautes maisons recouvertes de nature, de plantes grimpantes abritant bon nombre d’oiseaux et d’insectes. Les habitants sont des gens calmes, paisibles, loin des tourments du Toerisme. C’est aussi un grand producteur de blé, un peu de poisson et de bois. La vie est plutôt tranquille, le marché ne déborde pas de gens mais a quand même une grande diversité de produits. Je ne restais malheureusement que deux jours à Crescentia car je ne voulais pas louper un bateau qui partait pour Modrïba. J’ai payé ma place très chère et il s’est avéré que ce n’était qu’une place dans une barque, en fait nous traverserons encore des marais, je commence à détester les marais. Cette traversée fut de loin la plus horrible de toutes. Les hautes vagues de la mer n’épargnèrent pas notre voyage, comme si vent et eau se battaient en duel pour nous faire chavirer, peut-être qu’Ilma et Edrazil ne bénissaient pas mon voyage ? Et une fois les tourments des eaux passées, nous tombèrent dans des marécages répugnants qui freinèrent totalement notre avancée, comme si nous étions une mouche qui avançait dans le miel. Et d’un temps initial de dix jours de voyage, nous en mirent deux fois plus.

Arrivée mi-Caldus à Modrïba

Modrïba est un endroit surprenant, quand on arrive en bateau on ne voit que du bleu, entre l’eau, le ciel et les toits du village. C’est un village de pêcheurs, et ça se sent à bien des mètres. Comme nos colosses à Queledryn ils ont accroché le squelette d’un immense monstre marin, il faisait au moins la longueur de la Salle de banquet. Dès mon arrivée au port je fus questionné sur ma provenance, apparemment ils n’acceptaient plus tout le monde, surtout ceux de Nedam. Modrïba est un village très actif, construit au pied de hautes falaises. Les maisons étroites laissaient place à de grands entrepôts. Quelques petites places étaient parsemées dans la ville, on y entendait toutes les langues, toutes les cultures, je me demandais comment le chef de l’île donnait des ordres avec autant de diversité. Comme un lieu où tous les bannis des grandes villes venaient, comme une terre libre de droits. Le village était en pleine croissance, ils commençaient à bâtir toute une nouvelle partie de la ville à l’ouest de la rivière. D’ailleurs l’île se spécialisa dans la capture et la vente d’animaux rares en tous genre. On y croisait des ours des neiges, des poissons des abysses, des créatures humanoïdes difformes, ils avaient même capturé une sorcière qui enchantait les enfants et terrifiait les parents. Tous étaient stockés dans des cages en bois prévus pour être transportés en bateau. C’est aussi sur cette île qu’ils produisaient le fameux Cidre de Modrïba, celui que ce stupide Gomrik a fait brûler car il l’avait trouvé acre. Et ils produisaient bien sûr du poisson. Dans le port l’odeur en était incrustée jusque dans le cœur des arbres. Je restais quelques jours à Modrïba, juste le temps de trouver où partirais-je ensuite. On m’avait parlé de l’archipel de Targswen, mais la guerre faisait rage en ces terres et je ne voulais pas rencontrer ces barbares. On me parlait aussi de Niflheim, un vaste territoire dans les plaines glacées du nord, mais j’estimais que si on avait décidé de s’installer si loin, c’est qu’on ne voulait pas de touriste. Non je ne partirais plus au nord, je devais descendre. Je ne tardais pas à trouver un bateau qui me conduirait à Pumpside, il a beaucoup de bateaux qui mouillent à Modrïba. Je repris donc la mer fin Caldus.

Arrivée Pumpside début Mortem an 139

J’apercevais enfin l’immense phare de Pumpside. Je croyais aimer le bateau, ce voyage m’en a prouvé le contraire, j’espère ne plus jamais prendre ce transport de malheur. J’arrivais au meilleur moment de l’année : La fête de la Citrouille. Cette fête extraordinaire s’étendait sur une semaine, avec un grand banquet donné chaque jour. Des montagnes de nourritures, toutes à base de citrouille, réparties sur d’immenses tables qui couraient les rues. Lors de cette fête la classe sociale, la richesse, les tracas du quotidien ne comptaient plus, ce qui comptait en revanche consistait à manger, boire, et danser pour ceux qui pouvaient encore se lever. Bien sûr chacun s’appliquait à ne laisser aucune miette et le banquet durait de midi à minuit, quelques heures suffisaient à digérer, et le lendemain, plus de nourriture que la veille attendait les ocrois. La grande spécialité de Pumpside était sa tarte à la citrouille. Les gens n’avaient que ce mot à la bouche ici, en même temps c'était compliqué de l’oublier, partout où le regard se posait, il y avait une citrouille. Un met étonnamment bon et peu cher, je me demande pourquoi Gomrik l’avare ne l’a pas faite importer jusqu’à nous. Pumpside fut construite entre deux lacs et l’océan. Son architecture atypique et détaillée montrait que c’était une terre riche, la brique demeurait maitresse d’architecture, elle serpentait partout, sur chaque courbe de chaque façade de chaque bâtiment. Le port était le cœur de Pumpside, c’est là-bas qu’on se tenait au courant de tout, qu’on voyait tout. Les quais fourmillaient de gens, ce qui les rendait extrêmement bruyants, et à l’apogée de cette agression sonore, les marchands qui criaient leurs bonnes affaires sur la foule. Un imposant fort, imprenable sur son île défendait Pumpside. De bois et de pierre, ce fort permettait aux plus fortunés de Pumpside de demeurer dans l’endroit le plus sûr de la région. Il créait aussi en son sein des soldats avec une grande fosse d’entrainement, qui faisait au moins deux fois celle de Queledryn. Enfin, perchée sur les sommets de la ville, l’église de Pumpside donnait, depuis son toit, la plus belle des vues. D’après les Ocrois, Ganj leur baron est un homme aimé, respectueux, et plutôt compréhensif envers les pauvres gens, trois qualités que notre bon empafé de roi Gomrik ne possède pas. Je m’attardais quelques semaines ici, les gens donnaient beaucoup, j’avais presque rempli ma bourse pour le reste de mon voyage. Je repartais donc fin Mortem vers Waterchurch à pied.

Arrivée à Waterchurch début Fridus an 139

Waterchurch, comment oublier ce tourment de pensées. La ville surpassait le nombre d’habitants de Bhrone au mètre carré. C’était une concentration de vie, une explosion de culture, de senteurs, de couleurs… Une plaque tournante du monde qui ne s’épuisait jamais, le jour les marchands couvraient de leur voix la ville, le soir venait le tour des musiciens, des comédiens et des râles des maisons closes. Et quelle ville de fête et de boisson ! Un vin de grande qualité coulait à flots dans les rues, et il était d’une simplicité affolante de s’en faire offrir une coupe ! Il suffisait de dire que vous ne connaissiez pas leur cru et tout marchand qui se respectait vous en proposait une bouteille. A tel point qu’un soir, je roulais d’échoppe en comptoirs et que ma course folle s’arrêta dans l’Idone où je comatais jusqu’au petit matin. Rien à voir avec la piquette que cet idiot de Gomrik achète, il dit être notre bon roi mais il n’achète rien de bon, je le maudis lui et son toerisme tyrannique. Waterchurch est un immense marché, toutes les maisons sont perchées aux étages, au rez-de-chaussée et la loi du commerce domine. Il y a des échoppes de toutes tailles et qui vendent absolument tout ce qu’elles peuvent vendre ! Un marchand queledrain m’a d’ailleurs bradé des bottes fourrées de chez nous, les miennes ne suffisaient même plus à contenir mes pieds tellement elles étaient en lambeaux. C’est enfin sur le marché devant la grande banque que j’apprenais la terrible nouvelle. La grande Bhrone avait déclaré la guerre à ma cité presque un an auparavant. Personne ne savait si des affrontements avaient eu lieu, si les splendeurs des salles de Gunvardhal avaient été profanées. Je décidais donc d’employer toute ma fortune pour acheter un cheval, je coupais court à mon voyage et pris la route de Queledryn le 26 Fridus an 139.